[Chronique de lecture] Kristin Lavransdatter – Sigrid Undset

* Lu dans l’édition de 2007, en un seul volume *

Kristin Lavransdatter est un roman qui, au premier abord, peut intimider le lecteur actuel. 1 200 pages autour de la vie d’une femme dans la Norvège du début du XIVe siècle, voilà qui suffit à effrayer bon nombre de personnes, davantage habituées aux romans faciles et aisément consommables.

Moi-même, je me souviens de l’époque où je travaillais en librairie, et où je rangeais régulièrement ce gros volume dans le rayon « Littératures nordiques ». La curiosité me prit plusieurs fois d’en lire le résumé, mais sans jamais franchir le pas. Il est vrai que les insistances des clients, davantage portés sur la dernière nouveauté ou « le-petit-roman-léger-qui-ne-me-fera-pas-penser » (mauvaise pioche avec moi), ne m’incitaient pas à prendre le temps de m’y plonger (sans compter que transporter un pavé sans l’abîmer n’est pas chose facile). Mais aujourd’hui, je ne travaille plus en librairie, et j’ai la chance de vivre dans une ville où le PEB fonctionne à merveille, et où le choix est vaste.

Kristin Lavransdatter, c’est toute l’histoire de la fille de Lavrans (on aura reconnu la même construction patronymique que celle que l’on retrouve encore aujourd’hui en Islande ; Datter (ou -dottir pour l’Islande) voulant dire « fille ») depuis sa petite enfance, seule enfant d’un couple ayant successivement perdu tout ses héritiers mâles jusqu’à sa mort (dans des circonstances que je passerai sous silence) : d’abord petite fille, puis jeune fille indépendante, puis jeune fiancée, jeune mariée, mère de famille, puis sur le chemin de la vieillesse, le lecteur vit à ses côtés au rythme des saisons et, peut-être encore plus, des fêtes religieuses, des Assemblées et des ressorts politiques, et des grands rites de passage.
Se mêlent à la fois une peinture de la vie quotidienne et de ses nombreux événements suffisamment riche en précision pour donner du corps et nous donner un aperçu presque filmographique de ce roman (dont une adaptation cinématographique a été réalisée en 1995).

Nidaros-cathedral-west-front_Erik A. Drabløs

La cathédrale de Nidaros – Erik A. Drabløs

Ce n’est pourtant pas tant une chronique du quotidien, bien qu’il serve de support, mais davantage la peinture de la vie intérieur et des tourments d’une âme. C’est peut-être encore plus flagrant avec la lecture de Olav Audunssøn (en cours et qui ne sera pas chroniqué), mais les personnages féminins de ces deux œuvres me paraissent partager un ardent désir de vivre et d’aimer, tout en ne cessant d’être rongés par l’impermanence, la lassitude et le remord. Le bonheur tant souhaité est toujours amer, accompagné d’une introspection parfois masochiste, surplombé par la religion qui est tour à tour source de courage et d’absolu et de vertiges sans nom.
Que ce soit chez Ingunn ou chez Kristin, je note certains élans communs, et entre les deux romans, des fils se tissent, se répondent, y compris dans des allusions sous-jacentes aux anciennes coutumes. Il y a là une observation très fine, non seulement des ambivalences pouvant exister chez certaines femmes, mais aussi des relations de couples, des reproches et de leurs mécanismes, des vieilles rancœurs et du pardon, généreusement dispensés des deux mains et un fonctionnement en duo masculin / féminin, et ce n’est pas le plus viril des deux qui est le centre de l’âme d’une maison (et on retrouve là encore. une construction mentale tout à fait nordique et germanique).
En terme de personnages secondaires, je trouve que les parents de Kristin sont d’une finesse et d’une complexité (sous une apparence trompeuse de simplicité paysanne sur laquelle on croirait à tort qu’il n’y a rien à en dire) assez inouïe.

Kristin Lavransdatter est parfois classé comme « un roman historique ». Là encore, vous me trouvez sceptique : alors maintenant, dés lors qu’un roman (écrit il y a presque un siècle) s’attelle à la retranscription d’une époque pour soutenir une trajectoire ambitieuse et riche avec un fond digne de ce nom, hop, ca en fait un roman historique ?
Je n’ai pas vu de personnages historiques prendre la parole, tout est fiction sans en être tout à fait puisque ces personnages auraient pu fort bien existé. Mais alors, aurait-on le choix entre « roman historique » ou « gros n’importe quoi total façon XXX », sinon rien ? En le lisant, le but est moins de rendre compte de l’extérieur que de l’intérieur, c’est moins la personne et sa vie qui me semblent compter dans ce roman, mais plutôt les épreuves, la façon dont elles sont vécues, dont elles forgent (ou non) le caractère, et comment se tenir face à l’adversité dont il est réellement question ici.

À noter qu’il peut être délicat pour un lecteur francophone non averti et non familiarisé avec la culture scandinave, ses usages et son histoire (et en particulier les relations politiques entre le Danemark et la Norvège à cette époque) de comprendre pleinement certains détails. Si les éditions Stock ont fait appel à Régis Boyer (je ne ferai pas de commentaire sur cet auteur qui est surtout seul dans son domaine…) pour la préface de Olav Audunssøn, ce n’est pas le cas pour ce livre. C’est bien de commencer par publier le livre considéré comme représentatif d’un auteur, sans matériel additionnel, sans préface et sans notes de bas de pages. Par exemple, la première partie de la trilogie, intitulée « La Couronne », fait référence aux couronnes de mariées traditionnellement portées en Norvège, et dont les styles (comme le costume) varient suivant les régions. Mais ceci vaudrait un article à part entière. Il en va de même avec les allusions aux mythes nordiques (et notamment à la déesse Hel), mais aussi au rôle de la femme dans la maisonnée, aux traditions scandinaves ou aux noms…
Je m’étonne d’avoir lu ting comme « traduction » pour désigner le Thing (ou Þing), c’est-à-dire l’Assemblée. Et pourquoi pas carrément « le Truc » pendant qu’on y est ? Entre ça et les coquilles, voire les mots manquants dénaturant certains passages, je trouve que c’est vraiment trop léger pour une maison d’édition comme Stock.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s